Un profil arrive chaque semaine à notre cabinet, toujours avec la même phrase : « le Beckham, c'est clair, il me faut juste que vous déposiez le formulaire ». Ce n'est presque jamais le cas. Si vous télétravaillez depuis l'Espagne pour une société établie à l'étranger qui n'a rien mis en place ici, la partie difficile de votre dossier n'est pas fiscale, elle est de sécurité sociale, et c'est elle qui décide si vous arrivez dans les temps. Ce guide explique pourquoi, et dans quel ordre traiter la question.
Le délai n’est pas votre problème. Votre affiliation l’est
Le délai pour opter pour le régime des impatriés est de six mois à compter de la date de début d’activité figurant sur l’affiliation à la sécurité sociale espagnole, ou sur la documentation permettant, le cas échéant, de maintenir la législation de sécurité sociale d’origine. C’est l’article 116 du règlement de l’impôt sur le revenu, approuvé par le décret royal 439/2007.
Cette erreur de décompte, croire que l’horloge démarre à l’atterrissage, a déjà été traitée en détail dans le piège du délai de six mois du Modelo 149. Ce guide tient ce point pour acquis et passe au suivant, celui que personne ne soulève à temps :
Si l’horloge démarre avec votre affiliation à la sécurité sociale espagnole, et que votre employeur se trouve à Toronto, Austin ou Zurich sans société ni succursale en Espagne, qui vous affilie ?
La réponse est : personne, pour l’instant. Et tant que cela n’est pas réglé, vous n’avez pas de date de début d’activité, rien pour justifier le délai et, en pratique, pas de régime.
La règle générale : vous cotisez en Espagne dès le premier jour
L’intuition de beaucoup est que, la société étant étrangère et la paie versée à l’étranger, la sécurité sociale reste celle du pays d’origine. C’est l’inverse.
Le principe directeur est la lex loci laboris : celui qui exerce une activité salariée sur un territoire relève de la législation de ce territoire. Au sein de l’Union européenne, l’article 11.3.a du règlement (CE) 883/2004 le formule. Avec les pays tiers, on aboutit au même résultat par les conventions bilatérales et le droit interne espagnol.
Il ne s’agit pas d’un détachement, car personne ne vous a envoyé : vous avez déménagé. Il ne s’agit pas davantage d’une activité dans deux États, car vous travaillez uniquement depuis l’Espagne. C’est le cas ordinaire, et le cas ordinaire désigne l’Espagne.
Deux conséquences à avoir en tête dès le départ :
- La cotisation relève du système espagnol, aux taux espagnols, qui dans le régime général avoisinent 31% à la charge de l’entreprise. Pour un employeur habitué à une autre structure de coûts, ce n’est pas un détail administratif, c’est une discussion budgétaire.
- Votre employeur non résident est tenu de pratiquer la retenue à la source espagnole. L’article 76.1.d du règlement de l’impôt sur le revenu impose la retenue aux entités non résidentes opérant en Espagne sans établissement stable, sur les revenus du travail qu’elles versent. Ce n’est ni facultatif ni conditionné à l’existence d’un établissement. Cela implique un numéro fiscal espagnol et les déclarations correspondantes.
Votre employeur doit s’immatriculer en Espagne
C’est là que se situe le travail réel. Pour qu’une affiliation existe à votre nom, il faut d’abord qu’existe un employeur immatriculé.
Cela suppose, dans les grandes lignes : obtenir le numéro fiscal espagnol de la société étrangère, réunir et légaliser sa documentation sociale, l’immatriculer auprès de la trésorerie générale de la sécurité sociale comme entreprise sans établissement en Espagne, obtenir le code de compte de cotisation puis, à partir de là, vous affilier et cotiser mensuellement. En parallèle, mettre en place la retenue à la source.
Deux remarques sans détour.
La première : ce n’est pas une démarche que vous pouvez mener seul. L’obligation incombe à l’employeur, et une bonne partie des pièces relève de sa documentation sociale.
La seconde : la partie lente est rarement administrative. Ce qui prend du temps, c’est que la direction financière d’une société qui n’opère pas en Espagne comprenne pourquoi elle doit assumer des obligations formelles dans un pays où elle ne vend rien, et qu’elle l’approuve. Nous avons mené cette conversation directement avec des directions financières étrangères sur plusieurs dossiers, et c’est précisément le point où un salarié seul s’enlise pendant des mois. Des mois qui, dans ce régime, coûtent cher.
Le certificat de couverture n’est pas votre issue
Quelqu’un propose presque toujours la solution élégante, parfois le service des ressources humaines lui-même : demander un certificat de couverture au pays d’origine et continuer à y cotiser. C’est propre, cela ne coûte rien à l’entreprise et, dans le cas décrit ici, cela ne s’applique pas.
Le certificat de couverture est l’instrument de l’exception de détachement temporaire, non une voie générale pour qui déménage. Il suppose trois éléments : une entreprise qui envoie, un salarié envoyé et une période avec date de début et date de fin.
Les formulaires eux-mêmes le montrent bien. Le modèle espagnol utilisé pour la convention avec le Canada, le E/CDN 3, est délivré au titre des articles 6.2 et 6.3 de la convention, et sa case demande littéralement :
« Travaillera au Canada du … au … dans : l’entreprise / le service gouvernemental indiqué ci-après »
Si vous avez déménagé en Espagne avec votre famille, inscrit vos enfants localement et l’intention d’y rester, il n’y a pas de date de fin à inscrire et personne ne vous a envoyé. Ce n’est pas un détachement. C’est un déménagement, et le déménagement relève de la règle générale.
Cette nuance échappe souvent parce que l’intitulé « certificat de couverture » évoque un document attestant votre situation, alors qu’il atteste en réalité une exception qui ne joue pas ici.
Si votre employeur est canadien, demandez la province
Lorsque le pays d’origine est le Canada, une couche supplémentaire échappe à presque tout le monde et peut priver d’effet le peu qui restait de la convention.
La convention de sécurité sociale entre l’Espagne et le Canada a été signée à Madrid le 10 novembre 1986, avec un protocole ultérieur fait à Ottawa le 19 octobre 1995. Du côté canadien, elle couvre les prestations de la Sécurité de la vieillesse et du Régime de pensions du Canada.
Le Québec en est exclu. Le service du travail, des migrations et de la sécurité sociale espagnol au Canada l’indique en toutes lettres :
« Ni les soins de santé ni les pensions contributives de la province de Québec ne sont inclus dans la convention. »
La raison est que le Québec administre son propre système, le Régime de rentes du Québec, géré par Retraite Québec et recouvré par Revenu Québec, distinct du RPC fédéral. Le Québec signe par ailleurs ses propres ententes de sécurité sociale avec des pays tiers, plus d’une trentaine selon l’agence du revenu du Canada. L’Espagne n’y figure pas : la liste officielle des conventions bilatérales signées par l’Espagne mentionne le Canada et ne mentionne pas le Québec, dans une liste qui distingue pourtant les instruments infra-étatiques lorsqu’il en existe.
Ce que cela change en pratique :
| Si le rattachement canadien est au… | Effet |
|---|---|
| RRQ (Québec) | Les périodes cotisées au Québec ne pourront pas être totalisées pour une pension espagnole : aucun instrument ne le permet. Interlocuteur outre-Atlantique : Retraite Québec. |
| RPC (fédéral) | Les périodes entrent dans la convention et pourront être totalisées le moment venu. Interlocuteur : Service Canada. |
| L’un ou l’autre | Vous cotiserez de toute façon en Espagne, car le certificat de couverture n’est pas une issue en l’absence de détachement. |
Autrement dit : la province ne change pas ce qu’il faut monter, elle change ce qui se perd en chemin. C’est une question à poser au début, pas à la fin.
La solution du statut d’indépendant qui tue le régime
Face à la friction que représente l’immatriculation de l’employeur, la tentation est évidente : s’immatriculer comme indépendant en Espagne et facturer la société. Cela règle la question des cotisations en un après-midi.
Et cela détruit le régime.
L’article 93 exige de ne pas percevoir de revenus qui seraient qualifiés d’obtenus par l’intermédiaire d’un établissement stable situé sur le territoire espagnol, hors les cas spécifiques d’activité entrepreneuriale et de professionnel hautement qualifié que la norme prévoit elle-même. Comme salarié, votre revenu est un revenu du travail et il n’y a pas de difficulté. Comme indépendant facturant depuis l’Espagne, il y a activité économique sur le territoire espagnol, ce qui vous place hors du régime.
Trois conséquences rarement explicitées :
- L’exclusion joue pour l’exercice entier, et non à compter du jour de votre immatriculation.
- Elle ne se défait pas ensuite. Cesser l’activité plus tard ne récupère pas l’année.
- Elle entraîne votre employeur. Elle l’expose à un établissement stable en Espagne et, si le travail est exactement celui que vous exerciez comme salarié, elle soulève en outre un problème de prêt de main d’oeuvre illicite.
Le croisement avec les 183 jours, qui est ce qui presse
Tout ce qui précède aurait un autre ton s’il n’y avait pas une horloge qui tourne en parallèle. Il y en a une.
Vous êtes résident fiscal en Espagne si vous séjournez plus de 183 jours sur le territoire espagnol au cours de l’année civile, conformément à l’article 9.1.a de la loi sur l’impôt sur le revenu. La résidence ne se proratise pas : l’année fractionnée n’existe pas. Le seuil franchi, vous êtes résident fiscal de l’exercice entier, avec effet au 1er janvier.
Or le régime des impatriés se rattache à la période d’imposition au cours de laquelle intervient le changement de résidence et aux cinq suivantes. Il doit donc couvrir précisément cette année-là.
C’est là que se loge le piège de séquence, et il est contre-intuitif :
Si l’année se clôt sans option valablement exercée, vous êtes imposé comme résident ordinaire sur votre revenu mondial au barème progressif, au lieu du taux fixe de 24% sur les revenus du travail jusqu’à 600 000 euros. Et cela ne se reporte pas à l’année suivante : le régime est lié au déplacement, et dès lors que cet exercice compte comme année de résidence espagnole, il n’y a pas de seconde arrivée à invoquer.
Que faire, et dans quel ordre
- Comptez vos jours de présence en Espagne sur l’année civile en cours, avec les dates réelles d’entrée et de sortie. Déterminez si l’exercice en cours est déjà votre première année de résidence fiscale.
- Ouvrez la conversation avec votre employeur cette semaine, et non une fois le reste réglé. C’est le chemin critique du dossier et il dépend d’un tiers.
- Demandez la juridiction exacte de votre employeur : pays et, dans le cas canadien, province et régime de cotisation.
- Ne vous immatriculez pas comme indépendant pour vous dépanner, et n’acceptez pas une structure de facturation comme solution provisoire.
- Vérifiez l’existence d’une convention bilatérale applicable et son contenu, sans présumer qu’un certificat de couverture réglera quoi que ce soit en l’absence de détachement.
- Fixez la structure de cotisation avant le premier jour de travail depuis l’Espagne, si vous en êtes encore temps. Si cela fait déjà des mois, c’est la première chose à mettre en ordre.
Quand un avis professionnel se justifie
Ce dossier croise trois matières rarement portées par la même personne : fiscalité des impatriés, sécurité sociale internationale et droit du travail du pays d’origine. L’erreur coûteuse ne se loge généralement dans aucune des trois prise isolément, mais dans leur enchaînement.
Chez BMC nous montons des structures de cotisation pour des employeurs étrangers sans établissement en Espagne, en traitant directement avec leurs directions financières, et nous les coordonnons avec le calendrier du régime des impatriés. Si vous êtes dans cette situation et que vous êtes en Espagne depuis des mois sans affiliation, la conversation utile, c’est maintenant.
Sources
- Ley 35/2006, loi espagnole sur l’impôt sur le revenu, art. 9 et 93, BOE-A-2006-20764
- Décret royal 439/2007, règlement de l’impôt sur le revenu, art. 76.1.d et 116, BOE-A-2007-6820
- Ley 28/2022 relative à la promotion de l’écosystème des entreprises émergentes, BOE-A-2022-21739
- Règlement (CE) 883/2004, art. 11.3.a, et règlement (CE) 987/2009, art. 21, sur la coordination des systèmes de sécurité sociale dans l’Union européenne
- Convention de sécurité sociale entre l’Espagne et le Canada, Madrid, 10-11-1986, BOE-A-1987-26863, et protocole, Ottawa, 19-10-1995, BOE-A-1997-2747
- Ministère espagnol du Travail, service du travail, des migrations et de la sécurité sociale au Canada, fiche sécurité sociale
- Formulaire E/CDN 3, certificat relatif à la législation applicable, sécurité sociale espagnole
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