La convention de double imposition entre l’Espagne et les USA est en vigueur depuis 1990, mais la version qui compte aujourd’hui est celle entrée en vigueur le 27 novembre 2019. Le Protocole publié au BOE-A-2019-15166 l’a transformée de fond en comble : il a supprimé quasiment toute retenue sur les intérêts et les redevances, réduit les dividendes à 0%/5%/15%, et introduit la clause LOB complète. Il a également ajouté l’Art. 1.6, la disposition qui permet à une LLC transparente aux USA d’accéder à la convention à travers l’associé espagnol. Aucun concurrent n’explique correctement le croisement LOB × LLC ni l’asymétrie de l’Art. 1.6. Dans cet article, nous le faisons avec la rigueur qu’exige le sujet.
La convention signée en 1990, le Protocole qui a tout changé en 2019, et pourquoi la majorité continue à citer les anciens taux
La convention de double imposition entre l’Espagne et les USA a été signée en 1990 sur la base du Modèle OCDE. Ses taux de retenue à la source étaient de 15% sur les dividendes, 10% sur les intérêts et 10% sur les redevances. Pendant près de trente ans, ces taux ont été appliqués sans discussion et la doctrine des conseillers s’est construite autour d’eux. Le Protocole de modification a été signé à Madrid en 2013, mais il a mis six ans à entrer en vigueur — ce qui explique en partie pourquoi le marché a tardé à se mettre à jour.
Le 27 novembre 2019 marque la frontière entre avant et après. Ce jour-là est entré en vigueur le Protocole, publié au BOE n° 255 du 23 octobre 2019, disposition BOE-A-2019-15166. Ses effets s’appliquent : pour les impôts retenus à la source, à compter de cette date ; pour les autres impôts, aux exercices fiscaux débutant à partir de ce moment — en pratique, depuis l’exercice 2020 pour les contribuables dont l’exercice fiscal coïncide avec l’année civile.
Le problème que je constate au quotidien en consultation est qu’une part significative des conseillers — et plus encore des clients — continue à citer les taux de la convention de 1990. Intérêts à 10%. Redevances à 10%. Ces taux n’existent plus pour la plupart des catégories. Le Protocole 2019 les a supprimés, et opérer avec la version ancienne a des conséquences directes : des retenues en excès non réclamées et une perte de planification légitime disponible.
Entrée en vigueur le 27-nov-2019 : ce qui a changé et à partir de quand
Le Protocole de 2019 n’a pas été un simple ajustement de taux. Ce fut une révision structurelle de la convention qui a introduit quatre modifications de premier ordre :
Première : taux de retenue radicalement réduits. Les intérêts et la majorité des redevances passent à être imposés exclusivement dans l’État de résidence du bénéficiaire, avec une retenue 0% à la source. Les dividendes sont structurés en trois tranches (0%/5%/15%).
Deuxième : incorporation de la clause LOB complète. La convention de 1990 ne comportait pas de clause de limitation des bénéfices complète. Le Protocole incorpore l’Art. 17, une LOB basée sur le modèle américain de 2006, avec des tests de personnes qualifiées et trois voies alternatives d’accès. Elle ferme le treaty shopping.
Troisième : l’Art. 1.6 sur les entités fiscalement transparentes. Le Protocole ajoute un nouveau paragraphe 6 à l’Art. 1 de la convention, dérivé de l’Art. 1.6 du Modèle de Convention des USA de 2006. C’est la disposition clé pour les LLC et nous la développons en détail dans la section 7.
Quatrième : le Mémorandum d’entente. Faisant partie du texte officiel du BOE-A-2019-15166, il a une valeur interprétative sur le fonctionnement du LOB dans des cas complexes.
Art. 10 Dividendes : 0% pour participations ≥80% / 5% ≥10% / 15% reste + conditions LOB
L’Art. 10 de la convention, dans sa version post-Protocole 2019 (BOE-A-2019-15166), établit une structure à trois tranches de retenue à la source sur les dividendes. Pour le résident fiscal espagnol associé d’une entité américaine, les taux sont :
Tranche 1 — 0% : lorsque le bénéficiaire effectif est une société résidente qui a détenu directement ou indirectement 80% ou plus du capital avec droit de vote pendant les 12 mois précédant la date de détermination du dividende. De plus, le bénéficiaire doit satisfaire au test LOB de l’Art. 17 — en pratique, cette combinaison (80% + LOB) s’applique principalement aux structures corporatives à forte participation. Les fonds de pension qualifiés généralement exonérés d’impôt ou soumis à un taux zéro sont également imposés à 0% lorsque les dividendes ne proviennent pas d’une activité économique.
Tranche 2 — 5% : lorsque le bénéficiaire effectif est une société détenant au moins 10% des actions avec droit de vote de la société distributrice. Cette réduction est pertinente pour les groupes corporatifs avec des participations significatives mais inférieures au seuil de 80%.
Tranche 3 — 15% : dans tous les autres cas. C’est la retenue qui s’applique, en règle générale, à l’associé personne physique résident en Espagne qui reçoit des dividendes d’une LLC américaine. Si la LLC est opaque pour l’Espagne (qualifiée comme entité de capital conformément à la DGT V3074-22), le dividende sera imposé à la source à 15% aux USA et dans l’État de destination en Espagne comme revenu du capital mobilier, avec droit à déduction pour double imposition internationale conformément aux Arts. 80 et 67 de la LIRPF.
Dans les trois tranches, l’exigence LOB existe, mais l’accès pour les personnes physiques résidentes en Espagne est automatique (Art. 17.2.a). Le LOB n’est pas, en pratique, un obstacle pour l’associé personne physique espagnol ; il peut l’être pour des structures sociétaires intermédiaires.
Art. 11 Intérêts + Art. 12 Redevances : taux général 0% post-Protocole
C’est le changement le plus radical du Protocole 2019 et celui qui est le plus fréquemment mal cité.
Art. 11 — Intérêts : La règle générale post-Protocole est que les intérêts ne peuvent être soumis à imposition que dans l’État de résidence du bénéficiaire effectif. Retenue à la source : 0%. La seule exception concerne les contingent interest — intérêts contingents ne se qualifiant pas comme « portfolio interest » selon la législation américaine — qui sont imposés au taux maximum de 10% sur le montant brut.
En termes pratiques : si un résident fiscal espagnol (personne physique ou société) prête de l’argent à une entité américaine et perçoit des intérêts, les USA ne peuvent pas appliquer de retenue sur ces intérêts en vertu de la convention post-Protocole. Les intérêts sont imposés exclusivement en Espagne dans la base de l’épargne du bénéficiaire.
Art. 12 — Redevances (royalties) : La règle générale post-Protocole est que les redevances ne sont soumises à imposition que dans l’État de résidence du bénéficiaire effectif. Retenue à la source : 0% pour la majorité des catégories, qui comprennent les droits d’auteur, les brevets, les marques, les formules, le savoir-faire et les informations industrielles ou commerciales.
L’impact pratique de ces taux pour une LLC qui concède en licence de la propriété intellectuelle à une entreprise espagnole est considérable. En vertu de la convention de 1990, les redevances versées à un bénéficiaire américain étaient soumises à une retenue de 10% en Espagne. Post-Protocole 2019, cette retenue tombe à 0% pour la majorité des catégories. Le flux de redevances d’une filiale espagnole vers une LLC américaine mère se trouve, en termes de retenue, radicalement simplifié.
Art. 13 Plus-values + DGT V2353-20 sur la cession de parts de LLC
L’Art. 13 CDI établit la règle générale OCDE sur les plus-values : les plus-values issues de la cession de parts dans des sociétés dont l’actif ne consiste pas principalement en biens immobiliers situés dans l’un des États ne sont soumises à imposition que dans l’État de résidence du cédant. L’État source ne peut pas imposer. L’exception concerne les entités immobilier-rich, qui sont imposées dans l’État où se trouvent les biens immobiliers.
La DGT a expressément appliqué l’Art. 13 dans la consultation contraignante V2353-20, du 9 juillet 2020 (Iberley). L’affaire portait sur une LLC américaine propriétaire d’une holding espagnole. La DGT a conclu que la cession de parts de la LLC par un résident américain n’était imposable qu’aux USA — l’Espagne ne pouvait pas imposer. La consultation a également indiqué que le transfert de domicile de la LLC en Espagne ne génère pas per se un fait générateur de l’impôt. C’est l’un des rares avis qui applique la convention directement à une LLC, confirmant sa capacité à être bénéficiaire de la convention.
Pour le résident fiscal espagnol qui vend sa LLC, la règle opère en sens inverse : la plus-value est imposée en Espagne (État de résidence du cédant) comme plus-value dans la base de l’épargne ; les USA ne peuvent pas retenir à la source.
Art. 17 Clause LOB (Limitation des Bénéfices) : les 7 tests et les 3 voies alternatives
La clause LOB de l’Art. 17 est le cœur de la convention post-Protocole 2019. Son objectif : éviter que des résidents de pays tiers utilisent des entités aux USA ou en Espagne comme tremplins pour accéder aux bénéfices de la convention (treaty shopping). Pour accéder à la convention, le résident doit être une « personne qualifiée » conformément à l’Art. 17.2 :
- Personnes physiques résidentes dans l’État contractant — qualifiées automatiquement.
- État ou entité gouvernementale — qualifié automatiquement.
- Société cotée — actions cotées régulièrement sur un marché reconnu de l’État de résidence (ou UE si c’est une société espagnole ; ou NAFTA si c’est une société américaine).
- Test filiale — 50% ou plus des droits de vote et de la valeur appartiennent à 5 sociétés ou moins satisfaisant au test de société cotée.
- Entités sans but lucratif (religieuses, caritatives, scientifiques, culturelles) — si elles remplissent les conditions de constitution.
- Fonds de pension — conformément à l’Art. 3(j) de la convention.
- Test de base erosion (Art. 17.2.e) — moins de 50% des revenus bruts est destiné à des paiements déductibles à des non-résidents des États contractants. Ce test filtre les structures conduit : si plus de la moitié des revenus s’écoule vers des pays tiers, la convention ne s’applique pas.
Les trois voies alternatives lorsqu’aucun test de l’Art. 17.2 n’est satisfait :
- Activité économique (Art. 17.4) : le résident qui exerce une activité économique substantielle dans l’autre État peut invoquer la convention pour les revenus dérivés de cette activité. C’est la voie la plus pertinente pour les structures opérationnelles réelles.
- Bénéfices dérivés (Art. 17.3) : 95% de l’entité appartient à 7 personnes ou moins qui sont des « bénéficiaires équivalents » (résidents d’UE ou de NAFTA ayant accès à des bénéfices analogues en vertu de leurs propres conventions).
- Autorité compétente (Art. 17.7) : accès discrétionnaire par l’autorité de l’État source en fonction des faits et circonstances. Mécanisme de dernier recours.
Art. 1.6 : Entités fiscalement transparentes — comment une LLC accède à la convention via l’associé espagnol
C’est l’article le moins connu de la convention post-Protocole et celui qui importe le plus pour les structures avec LLC. J’irai droit au but.
Le nouveau paragraphe 6 de l’Art. 1 de la convention, incorporé par le Protocole 2019, établit une règle de transparence fiscale à portée bilatérale dérivée de l’Art. 1.6 du Modèle de Convention des USA de 2006. La règle, en synthèse, dit ce qui suit : lorsqu’un revenu est obtenu par le biais d’ une entité fiscalement transparente — constituée dans l’un ou l’autre des deux États contractants ou dans un État tiers avec lequel il existe un accord d’échange d’informations — les bénéfices de la convention s’appliquent au bénéficiaire effectif de ce revenu. Le revenu « transite » vers l’associé, et c’est l’associé qui doit satisfaire individuellement aux conditions de la convention.
L’application à la LLC est directe : si une LLC est traitée comme transparente aux USA — comme disregarded entity (SMLLC) ou partnership (MMLLC) — l’associé espagnol peut invoquer la convention directement pour les revenus qui lui sont attribués. L’associé, en tant que personne physique résidente en Espagne, se qualifie automatiquement en vertu de l’Art. 17.2.a) LOB. Il accède aux taux réduits de la convention (intérêts 0%, redevances 0%, dividendes selon la tranche) comme s’il avait obtenu ces revenus directement.
L’asymétrie critique que personne n’explique correctement :
L’Art. 1.6 opère du point de vue américain (classification IRS). La question de savoir comment l’Espagne qualifie en interne la LLC est distincte et parallèle, régie par la Résolution DGT BOE-A-2020-2108. Il en résulte que la même LLC peut se trouver dans quatre scénarios :
| IRS | DGT | Résultat pratique |
|---|---|---|
| Transparente (disregarded/partnership) | Transparente (satisfait Rés. 2020) | Art. 1.6 actif. Convention via l’associé. Attribution dans l’IRPF au titre de l’exercice d’obtention. |
| Transparente (disregarded/partnership) | Opaque (ne satisfait pas Rés. 2020) | Art. 1.6 actif pour la convention. Dans l’IRPF, imposition seulement à la distribution. Asymétrie temporelle. |
| Opaque (elected C-Corp) | Opaque | Art. 1.6 inactif. La LLC doit passer le LOB par elle-même. |
| Opaque (elected C-Corp) | Transparente | Rare et difficile à coordonner. |
L’Art. 1.6 est, en définitive, une disposition favorable au contribuable. Elle ouvre une voie d’accès à la convention pour l’associé espagnol d’une LLC transparente aux USA qui, autrement, pourrait ne pas passer le test LOB en tant qu’entité autonome. Elle cesse d’opérer si la LLC choisit d’être traitée comme C-Corp via le check-the-box.
Cas pratique : fondateur avec LLC au Delaware qui perçoit des redevances d’une entreprise espagnole
Imaginons le profil suivant, qui est exactement le type de structure que nous traitons fréquemment chez BMC :
Profil : Andrés, résident fiscal en Espagne depuis 2022, possède une LLC single-member au Delaware depuis 2019. La LLC détient des modules de logiciel qu’elle concède en licence à une entreprise espagnole (Entreprise ES). Il n’a pas opté pour le check-the-box : la LLC est disregarded entity pour l’IRS.
Que se passe-t-il avec les redevances perçues d’Entreprise ES ?
Entreprise ES paie des redevances à la LLC. En vertu de l’Art. 12 CDI post-Protocole 2019, la retenue en Espagne est de 0% si le bénéficiaire effectif est résident aux USA et satisfait au LOB. La LLC est disregarded : par l’Art. 1.6 de la convention, le bénéficiaire effectif de ces redevances est Andrés. Andrés est résident en Espagne — il se qualifie automatiquement comme personne qualifiée en vertu de l’Art. 17.2.a) LOB. Résultat : Entreprise ES paie les redevances sans retenue. Les redevances ne sont imposées que dans l’IRPF d’Andrés en Espagne.
La couche espagnole :
Comment Andrés les déclare-t-il ? Cela dépend de la qualification DGT de sa LLC :
- LLC transparente pour l’Espagne (satisfait aux trois critères de la Résolution BOE-A-2020-2108) : Andrés déclare les revenus au titre de l’exercice où la LLC les obtient, avec leur nature propre (activité économique ou capital mobilier).
- LLC opaque pour l’Espagne (DGT V3074-22) : Andrés ne déclare que lors de la distribution des bénéfices, comme revenus du capital mobilier.
Le dernier élément à vérifier : la participation d’Andrés dans la LLC doit être déclarée dans le Bloc 2 du Modèle 720 si sa valeur dépasse 50 000 euros, conformément à la DGT V0681-25 (2025). L’obligation existe indépendamment de la qualification transparente ou opaque de la LLC.
Avant de continuer, parlons-en
La convention post-Protocole 2019 est un outil de planification réel. Les taux à 0% sur les intérêts et les redevances, l’accessibilité automatique pour les personnes physiques en vertu du LOB, et le mécanisme de l’Art. 1.6 pour les LLC transparentes sont des avantages concrets que de nombreux contribuables ne valorisent pas parce que leur conseiller travaille avec la version de 1990.
Si vous avez une LLC et que vous êtes résident fiscal en Espagne, l’analyse de la convention est l’une des quatre couches que toute révision sérieuse doit inclure — avec la qualification de la LLC (Résolution BOE-A-2020-2108), le risque de l’Art. 8 LIS et les obligations d’information du Modèle 720.
Dans l’équipe de fiscalité internationale de BMC, nous travaillons régulièrement avec des structures américaines. Si vous souhaitez effectuer cette révision, nous commençons par une première consultation.
Consultez également notre article sur comment est imposée une LLC pour un résident fiscal en Espagne et notre guide sur la Loi Beckham 2026 si vous relevez de ce régime spécial.