Fusion et acquisition sont utilisées de manière interchangeable dans le langage des affaires, alors qu'il s'agit d'opérations juridiquement et fiscalement distinctes. Cette confusion peut s'avérer coûteuse : un choix de structure inadapté dans une réorganisation d'entreprise peut engendrer une charge fiscale imprévue de plusieurs centaines de milliers d'euros, ou des complications opérationnelles dont le dénouement prend des années. Ce guide explique les différences de manière précise et, surtout, vous indique quand utiliser chaque option.
Pour les lecteurs familiarisés avec la pratique des fusions-acquisitions au Royaume-Uni ou aux États-Unis, le cadre espagnol leur semblera globalement reconnaissable dans ses grandes lignes, mais il diffère de manière significative — notamment en ce qui concerne le processus de fusion statutaire, le régime de neutralité fiscale et le rôle du notaire et du Registro Mercantil. Ces différences constituent le cœur de cet article.
Quatre opérations distinctes sous le parapluie du M&A
Le terme M&A regroupe quatre types d’opérations juridiquement distincts, avec des conséquences différentes sur les plans sociétaire, fiscal et opérationnel.
Fusion par absorption (Fusión por Absorción)
Une société (la société absorbante) incorpore une ou plusieurs autres sociétés (les sociétés absorbées), qui sont dissoutes sans liquidation. Les actionnaires des sociétés absorbées reçoivent des participations dans la société absorbante selon une parité d’échange calculée à partir des valorisations relatives des entités participantes. La société absorbante assume de manière universelle et automatique l’ensemble des droits, obligations et contrats des sociétés absorbées.
La fusion par absorption est régie par le Titre II de la Ley 3/2009 sur les Modifications Structurelles des Sociétés Commerciales (LME). Le processus requiert : un rapport de l’organe d’administration de chaque société participante ; un rapport d’expert indépendant (sauf dispense par vote unanime des actionnaires) ; un projet de fusion déposé auprès du Registro Mercantil ; des assemblées générales extraordinaires avec approbation à la majorité qualifiée ; et un acte notarié de fusion inscrit au Registro Mercantil. Le délai réaliste minimum entre le lancement et l’inscription est de trois mois ; quatre à six mois est plus courant.
Fusion par constitution d’une nouvelle société (Fusión por Constitución)
Deux ou plusieurs sociétés sont simultanément dissoutes et leurs actifs et passifs sont transférés à une société nouvellement constituée. Les actionnaires de toutes les sociétés participantes reçoivent des participations dans la nouvelle entité. Cette structure est moins courante que la fusion par absorption car elle nécessite la constitution d’une nouvelle société, avec les formalités et les coûts associés.
Acquisition de participations (Share Deal)
Une société ou un particulier achète tout ou partie des participations d’une autre société. La société acquise continue d’exister en tant qu’entité juridique indépendante : il n’y a ni dissolution, ni transfert universel d’actifs. La cession de parts dans une Sociedad de Responsabilidad Limitada (SL) nécessite un acte notarié public ; dans une Sociedad Anónima (SA), la cession s’effectue par endossement ou remise physique du titre d’action. La cible devient une filiale de l’acheteur.
Acquisition d’actifs (Asset Deal)
Une société achète des actifs spécifiques d’une autre : installations, portefeuille clients, marques, locaux, contrats sélectionnés. La société cédante conserve ses actifs restants (ainsi que les passifs non transférés). Chaque actif nécessite son propre mécanisme de transfert : acte notarié pour les biens immobiliers, cession contractuelle pour les contrats, inscription au registre pour les marques et les droits de propriété industrielle.
Comparaison en 8 dimensions : Fusion vs Acquisition
| Dimension | Fusion | Acquisition |
|---|---|---|
| Structure résultante | Entité unique (absorbante ou nouvelle) | Groupe : acheteur + filiale (ou holding + filiale) |
| Traitement fiscal | Neutralité fiscale différée (régime spécial LIS) si les conditions sont remplies ; pas d’imposition immédiate | Vendeur imposé l’année de la clôture (plus-value ou impôt sur les sociétés) |
| Salariés | Subrogation automatique ; conventions collectives unifiées (coût social potentiel) | Share deal : subrogation automatique ; asset deal si transfert d’une unité productive |
| Contrats | Transfert automatique (succession universelle) | Share deal : continuité automatique ; asset deal : cession individuelle requise |
| CNMC / réglementaire | Autorisation potentiellement requise si les seuils sont dépassés ; examen plus approfondi en raison de l’intégration totale | Autorisation potentiellement requise si les seuils sont dépassés ; une acquisition partielle peut rester en deçà des seuils |
| Délai | 3 à 6 mois minimum (processus formel LME) | 2 à 4 mois pour un share deal ; 3 à 6 mois pour un asset deal complexe |
| Complexité | Élevée : assemblées générales, rapports d’experts, inscriptions au registre, unification opérationnelle | Moyenne à élevée : SPA complexe ; moindre pour les share deals simples entre parties avisées |
| Coûts directs | Notaire, Registro Mercantil, impôt sur les opérations sociétaires (IOS, généralement exonéré), honoraires de conseil | Notaire, ITP sur les biens immobiliers dans les asset deals, honoraires de conseil M&A + juridique |
Quand recourir à une fusion
La fusion est la structure appropriée dans quatre scénarios principaux :
Intégration complète au sein d’un même groupe. Lorsqu’une société mère souhaite absorber une filiale détenue à 100 %, la fusion simplifiée (Art. 49 LME) supprime l’obligation de rapport d’expert indépendant et les droits d’opposition des actionnaires. Il s’agit de l’opération de rationalisation la plus courante dans les groupes de sociétés espagnols : elle réduit le coût de maintien de sociétés distinctes (comptes annuels, assemblées générales, obligations registrales) et simplifie la structure tant pour la direction que pour les actionnaires.
Intégration entre entreprises familiales ou sociétés unipersonnelles. Lorsque deux sociétés appartiennent au même propriétaire ou à la même famille de contrôle, une fusion permet de combiner des activités complémentaires sans déclencher d’imposition : les actionnaires reçoivent des participations dans l’entité résultante sans constater de plus-value. Il s’agit du scénario typique de l’entreprise familiale espagnole qui a accumulé au fil du temps plusieurs sociétés avec des actifs ou des activités différents, et souhaite désormais rationaliser sa structure en vue d’une transmission générationnelle ou d’une cession externe.
Élimination des doublons opérationnels. Lorsque deux entités exercent essentiellement la même activité — équipes redondantes, infrastructures dupliquées, systèmes parallèles — la fusion impose une intégration complète. Contrairement à une acquisition où la filiale peut fonctionner de manière semi-indépendante indéfiniment, une fusion exige une intégration effective. C’est à la fois un risque (le processus d’intégration est plus exigeant) et un avantage (il n’y a pas de tentation de reporter l’intégration à plus tard).
Optimisation fiscale intra-groupe sous le régime de neutralité. Lorsque la fusion est éligible au régime spécial du Chapitre VII, Titre VII de la Loi sur l’Impôt sur les Sociétés (LIS), les plus-values réalisées lors de l’opération ne sont pas imposées au moment de la fusion — elles sont différées jusqu’à ce que les actifs soient cédés à des tiers. Ce régime de neutralité fiscale est la raison principale pour laquelle les fusions sont choisies pour les réorganisations patrimoniales au sein des groupes familiaux ou de sociétés.
Quand recourir à une acquisition
L’acquisition est la structure privilégiée lorsque l’acheteur souhaite conserver une flexibilité post-opération.
Préservation de la marque et de l’identité. Si l’entreprise acquise dispose d’une marque à forte valeur, d’une clientèle fidèle à cette marque ou d’une réputation sectorielle qui serait perdue en cas d’intégration, l’acquisition permet à la filiale de fonctionner de manière indépendante ou semi-indépendante pendant des années. Un acheteur qui acquiert une entreprise de niche dotée d’une marque forte et la fusionne immédiatement dans sa propre structure détruit généralement une grande partie de la valeur qui justifiait le prix payé.
Indépendance opérationnelle pendant la transition. L’acquisition offre à l’acheteur du temps pour l’intégration. Il n’existe aucun délai légal imposant l’intégration des systèmes, des équipes ou des processus. Une fusion, une fois formalisée, est irréversible : il n’est pas possible de revenir en arrière en cas d’échec de l’intégration. L’acquisition permet à l’acheteur de tester l’intégration pendant que la cible reste une entité distincte, et de procéder à une fusion ultérieure une fois le processus consolidé.
Protection contre les passifs inconnus. Dans un share deal, l’acheteur hérite des passifs de la société acquise — mais les hérite au sein d’une entité juridique distincte à responsabilité limitée. Si un passif important non provisionné apparaît après la clôture, le risque est compartimenté dans la filiale. Dans une fusion, le risque lié aux passifs hérités de la société absorbée se transfère directement au bilan de la société absorbante.
Acquisition partielle. Une acquisition permet à l’acheteur d’acquérir 51 %, 60 % ou 80 % d’une entreprise tout en maintenant les actionnaires minoritaires en place. Une fusion, en revanche, nécessite d’intégrer tous les actionnaires (qui reçoivent des participations dans la société absorbante ou nouvelle au prorata de la parité d’échange). Si l’acheteur souhaite conserver le fondateur avec une participation résiduelle en guise d’incitation à la rétention, l’acquisition est la seule option viable.
Pour les aspects contractuels et sociétaires de l’une ou l’autre structure, notre équipe transactions d’entreprise gère l’ensemble du processus, du projet de fusion à l’inscription au registre.
Trois études de cas espagnoles
Cas 1 : CaixaBank et Bankia (2021) — Fusion stratégique de sauvetage
La fusion de CaixaBank et Bankia en 2021 constitue la plus grande fusion bancaire de l’histoire récente de l’Espagne : CaixaBank a absorbé Bankia, créant la première banque par actifs en Espagne avec plus de 660 milliards d’euros d’actifs combinés. Bankia, qui avait été secourue avec des fonds publics en 2012, a été dissoute en tant qu’entité indépendante.
Le choix de la fusion par absorption n’était pas uniquement financier : il était impossible de maintenir Bankia en tant qu’entité indépendante avec l’État comme actionnaire majoritaire (67 % via le FROB) à long terme. La fusion a permis à l’État de réduire sa participation dans l’entité combinée à 16 %, avec un plan de sortie progressif. Le processus formel de fusion a pris environ six mois entre l’annonce et l’inscription au registre.
L’intégration opérationnelle — systèmes informatiques, réseau d’agences (environ 1 500 agences fermées au total), conventions collectives — a nécessité deux années supplémentaires. Les coûts d’intégration se sont élevés à environ 1,5 milliard d’euros, mais les synergies attendues (770 millions d’euros annuels à partir de 2023) justifiaient le processus.
Cas 2 : Fusion d’entreprises familiales dans le même secteur — Distribution alimentaire régionale
Un schéma très courant en Espagne : deux entreprises familiales dans le même secteur régional (distribution alimentaire, construction, logistique du dernier kilomètre), dont les propriétaires se connaissent depuis des décennies, dont les enfants ne souhaitent pas reprendre l’activité, et qui sont individuellement trop petites pour attirer un fonds de private equity ou un consolidateur sectoriel. Une fusion leur permet de créer une entité plus importante, attractive en tant que cible d’acquisition dans un horizon de trois à cinq ans.
Dans ces cas, la fusion est éligible au régime de neutralité fiscale — les propriétaires ne paient aucun impôt sur les plus-values lors de l’échange de participations — et la parité d’échange reflète les valorisations relatives convenues. Les conseils en M&A des deux familles structurent également le pacte d’actionnaires de la nouvelle entité, régissant la gouvernance conjointe, la politique de dividendes et les droits de sortie.
Ce schéma est directement pertinent pour les acheteurs internationaux cherchant à consolider des secteurs espagnols fragmentés : comprendre que la fusion de deux cibles en une seule entité avant la finalisation de l’acquisition est une étape préalable à la vente légitime et fiscalement neutre modifie fondamentalement l’approche initiale et la valorisation.
Cas 3 : Acquisition par un fonds de private equity d’une filiale espagnole — Delivery Hero et Glovo
Delivery Hero a acquis une participation majoritaire dans Glovo (une société espagnole) en 2022, finalisant l’acquisition complète en 2023. Plutôt que de fusionner Glovo dans la structure de Delivery Hero, le groupe allemand a maintenu Glovo en tant que filiale opérant sous sa propre marque. La raison est précisément celle décrite ci-dessus : la marque Glovo bénéficie d’une forte notoriété en Espagne, en Italie et en Amérique latine qui justifie son maintien en tant qu’entité indépendante.
La structure d’acquisition a également permis à Delivery Hero de gérer les risques réglementaires de Glovo — en particulier la classification des livreurs en vertu de la Ley Rider — de manière compartimentée, sans que les risques juridiques de la filiale n’affectent directement le bilan consolidé.
Ce cas illustre une logique récurrente dans les opérations de M&A transfrontalières vers l’Espagne : les acheteurs étrangers utilisent fréquemment la structure d’acquisition précisément pour contenir le risque social et réglementaire espagnol tout en conservant l’avantage commercial d’une marque locale reconnue.
La dimension fiscale : le régime de neutralité
Le régime spécial du Chapitre VII, Titre VII de la LIS (articles 76 à 89) est la disposition qui permet aux fusions, scissions et apports en nature d’être fiscalement neutres — c’est-à-dire sans générer d’imposition immédiate.
Pour bénéficier de ce régime, deux conditions principales doivent être remplies :
Condition 1 : Motif économique valable. L’opération doit être réalisée pour des « motifs économiques valables » autres que le simple avantage fiscal. La législation espagnole est explicite : si l’administration fiscale espagnole (AEAT) considère que l’opération est dépourvue de substance économique et que son objectif principal est l’obtention d’un avantage fiscal, elle peut refuser le régime de neutralité et imposer les plus-values comme si l’opération avait été soumise au régime de droit commun. Les motifs économiques les plus robustes sont : la restructuration d’un groupe de sociétés, l’élimination des doublons, la préparation d’une future cession, la création d’économies d’échelle.
Condition 2 : Notification préalable à l’AEAT. L’application du régime doit être notifiée à l’administration fiscale avant le dépôt de la déclaration d’impôt sur les sociétés de l’exercice au cours duquel l’opération a lieu. L’absence de notification n’exclut pas automatiquement le bénéfice du régime, mais peut compliquer sa défense lors d’un contrôle fiscal ultérieur.
Les principaux risques de contestation par l’AEAT sont : les fusions entre sociétés disposant de bases imposables négatives reportables (BINPs) significatives, lorsque l’opération permet l’utilisation de ces déficits d’une manière qui n’aurait pas été possible sans la réorganisation ; et les fusions entre entités de valorisations très différentes, lorsque la parité d’échange implique un transfert de patrimoine dissimulé entre actionnaires.
Un rescrit fiscal préalable (consulta vinculante) auprès de la Direction Générale des Impôts (DGT) est un outil particulièrement précieux dans les opérations complexes : la confirmation par la DGT de l’applicabilité du régime, le cas échéant, offre une sécurité juridique face à un éventuel contrôle ultérieur.
L’articulation entre la structure de fusion et la planification fiscale est suffisamment complexe pour qu’une coordination précoce entre vos conseils en M&A et en planification fiscale ne soit pas optionnelle — c’est ce qui fait la différence entre une réorganisation fiscalement neutre et un passif imprévu.
Cadre de décision : sept questions
Si vous planifiez une réorganisation ou une opération d’entreprise, ces questions vous orientent vers la structure appropriée :
- Souhaitez-vous intégrer complètement deux entreprises en une seule entité ? → Fusion
- Souhaitez-vous maintenir l’indépendance opérationnelle de l’entreprise acquise après la clôture ? → Acquisition
- Existe-t-il des actionnaires minoritaires qui ne souhaitent pas vendre ? → Acquisition (vous ne pouvez pas contraindre les minoritaires dans une fusion sans suivre un processus complexe d’exclusion forcée)
- Souhaitez-vous différer l’imposition du vendeur ? → Fusion sous le régime de neutralité
- Souhaitez-vous que l’acheteur puisse amortir le fonds de commerce à des fins fiscales ? → Asset deal (acquisition d’actifs)
- Avez-vous besoin de conclure rapidement ? → Acquisition par share deal : c’est le processus le plus agile
- La cible présente-t-elle des passifs importants ou mal quantifiés ? → Acquisition (le risque reste compartimenté dans la filiale)
Pour une analyse structurée de l’option la plus adaptée à votre situation spécifique, contactez notre équipe M&A. Vous pouvez également approfondir votre compréhension du point de vue de l’acheteur dans notre guide sur l’achat d’une entreprise en Espagne, et du point de vue du vendeur dans comment préparer votre entreprise à la vente.