Lorsqu'une entreprise ou une personne physique ne peut plus faire face régulièrement à ses obligations de paiement, le droit espagnol offre un mécanisme ordonné pour gérer cette situation : la procédure collective (concurso de acreedores). Il ne s'agit ni d'une condamnation ni d'une faillite définitive au sens français du terme. C'est une procédure judiciaire qui, bien gérée, peut permettre aussi bien la liquidation ordonnée d'une entreprise que la conclusion d'un accord avec les créanciers permettant la continuité de l'activité.
Ce guide explique le fonctionnement de la procédure collective en Espagne en 2026 : ce qu’elle est, comment elle fonctionne, ce qui a changé avec la réforme de 2022 et quelles alternatives existent. Pour les dirigeants français établis en Espagne, il convient de noter que la procédure collective espagnole n’est pas équivalente aux procédures de sauvegarde, redressement ou liquidation judiciaire françaises régies par le Livre VI du Code de commerce — les mécanismes et les effets diffèrent substantiellement.
Qu’est-ce que la procédure collective et quand s’applique-t-elle ?
La procédure collective est la procédure judiciaire prévue par le Texto Refundido de la Ley Concursal (TRLC, approuvé par le Real Decreto Legislativo 1/2020) pour les situations d’insolvabilité. La condition objective est l’insolvabilité : l’incapacité du débiteur à satisfaire régulièrement ses obligations exigibles (art. 2 TRLC).
L’insolvabilité peut être actuelle — les dettes ne peuvent plus être payées — ou imminente — il est prévisible qu’elles ne pourront pas être payées dans un délai rapproché. Cette distinction est importante car le débiteur peut et doit agir avant l’insolvabilité actuelle, en utilisant les mécanismes pré-collectifs.
Aussi bien les personnes morales (sociétés, associations, fondations) que les personnes physiques (entrepreneurs individuels, travailleurs indépendants et particuliers non entrepreneurs) peuvent faire l’objet d’une procédure collective. Il n’existe pas de montant minimum de passif pour accéder à la procédure.
L’obligation de demander l’ouverture incombe au débiteur dans les deux mois suivant la date à laquelle il a connu ou aurait dû connaître son état d’insolvabilité (art. 5 TRLC). Le non-respect de ce délai peut fonder la qualification coupable de la procédure et, avec elle, la responsabilité personnelle des dirigeants.
La réforme de la Ley 16/2022 et le contexte de 2026
La Ley 16/2022, du 5 septembre, portant réforme du texte refondu de la Loi concursale, a transposé la Directive (UE) 2019/1023 sur les cadres de restructuration préventive. C’est la réforme la plus profonde du droit des entreprises en difficulté espagnol depuis la Ley 22/2003.
Les changements les plus pertinents pour 2026 sont les suivants :
Plans de restructuration préventive. La loi introduit les plans de restructuration comme mécanisme pré-collectif contraignant. Contrairement aux anciens accords de refinancement, les plans peuvent être homologués judiciairement et imposés à des classes de créanciers dissidents via le mécanisme de cross-class cram-down (art. 616 et suivants TRLC). Cet outil permet de restructurer la dette d’entreprises viables sans avoir à déclarer la procédure collective — comparable en partie à la procédure de sauvegarde française, mais avec des particularités propres au droit espagnol.
Nouveau régime de seconde chance pour les personnes physiques. La Ley 16/2022 a réformé le régime du BEPI (Bénéfice d’Exonération du Passif Insatisfait), en élargissant son périmètre et en simplifiant l’accès. Le PAED (Plan de Restructuration Extrajudiciaire des Dettes) a remplacé l’AEP comme mécanisme préalable.
Spécialisation judiciaire. La compétence exclusive des tribunaux de commerce (juzgados de lo mercantil) est renforcée en matière de procédures collectives.
Obligation de détection précoce. La réforme intègre l’obligation pour les dirigeants de détecter les signes d’insolvabilité et d’initier des négociations ou de recourir au preconcurso suffisamment à l’avance.
En 2026, la jurisprudence du Tribunal Supremo a continué à consolider le nouveau cadre, notamment par des arrêts de février et mars 2026 qui élargissent le périmètre de l’exonération à l’égard des dettes publiques (AEAT et Sécurité Sociale).
Phases de la procédure collective
La procédure ordinaire se structure en trois phases principales :
Phase commune
C’est la phase initiale. Elle commence avec l’ordonnance de déclaration (auto de declaración del concurso) rendue par le tribunal de commerce compétent. Le juge désigne l’administrateur judiciaire (administrador concursal), fixe les effets sur le débiteur (intervention ou suspension de ses prérogatives patrimoniales) et ordonne les publications au Registro Público Concursal et au Registro Mercantil.
Durant cette phase, il est procédé à la détermination de la masse active (inventaire des biens) et de la masse passive (liste des créanciers), avec reconnaissance et classification des créances. Les créances se classifient en : créances sur la masse (payées en priorité), créances à privilège spécial, créances à privilège général, créances ordinaires et créances subordonnées.
Le délai indicatif de la phase commune est de six à douze mois pour les procédures de taille moyenne, même si les délais réels sont souvent dépassés.
Concordat et liquidation
À l’issue de la phase commune, la procédure bifurque :
Concordat (convenio) : Le débiteur ou les créanciers proposent un concordat pouvant inclure des remises (réduction du montant des créances) et des délais (report de paiement). Le concordat doit être approuvé par l’assemblée des créanciers et homologué judiciairement. S’il est intégralement respecté, la procédure prend fin et l’entreprise peut poursuivre son activité.
Liquidation : Si aucun concordat n’est approuvé, si le débiteur le demande, ou si le concordat n’est pas respecté, la procédure entre en phase de liquidation. L’administrateur judiciaire élabore le plan de liquidation, que le juge approuve. Les actifs du débiteur sont liquidés et le produit est réparti entre les créanciers selon l’ordre de priorité. À l’issue de la liquidation, la personne physique peut demander le bénéfice du BEPI.
Qualification
Lorsque la procédure se termine par liquidation (ou par inexécution du concordat), la section de qualification est ouverte pour déterminer si la procédure est fortuite ou coupable (art. 442 et suivants TRLC). La qualification coupable peut entraîner l’interdiction de gérer et la condamnation à couvrir le déficit concursal.
Procédure simplifiée (concurso exprés) vs procédure ordinaire
La distinction la plus importante dans la pratique quotidienne est celle entre la procédure simplifiée (concurso exprés ou concurso sin masa) et la procédure ordinaire.
Procédure simplifiée : L’art. 470 TRLC permet au juge, en même temps qu’il déclare la procédure, de constater l’insuffisance de la masse active pour couvrir les frais de la procédure elle-même et de prononcer simultanément la clôture. Aucun administrateur judiciaire n’est désigné (ou son intervention est minimale). La procédure peut être clôturée en quelques semaines. C’est la voie habituelle pour les micro-entreprises, travailleurs indépendants et personnes physiques sans patrimoine significatif. Après la Ley 16/2022, elle est également devenue la voie d’accès au BEPI pour les débiteurs personnes physiques sans masse active suffisante.
Procédure ordinaire : Applicable lorsqu’il existe une masse active suffisante. Elle implique la désignation d’un administrateur judiciaire, le déroulement complet des phases décrites et des délais minimaux d’un à quatre ans dans la plupart des cas.
Le rôle de l’administrateur judiciaire
L’administrateur judiciaire (administrador concursal) est l’organe technique et de contrôle désigné par le tribunal. Ses fonctions principales sont :
- Vérifier et compléter l’inventaire des biens du débiteur et la liste des créanciers
- Gérer la masse active lorsque le débiteur est suspendu dans ses prérogatives patrimoniales
- Établir des rapports sur la situation du débiteur et l’état de la procédure
- Élaborer le plan de liquidation lorsque le concordat n’aboutit pas
- Exercer des actions en rescision pour annuler les actes du débiteur préjudiciables aux créanciers avant la procédure (art. 226 TRLC)
- Représenter la masse dans les litiges connexes
Ses honoraires sont calculés conformément au barème du Real Decreto 1860/2004.
Droits et obligations du débiteur
Le débiteur qui demande l’ouverture de la procédure conserve certains droits mais assume des obligations importantes dès la déclaration :
Obligations : mettre à disposition de l’administrateur judiciaire toute l’information comptable, fiscale et patrimoniale ; obtenir l’autorisation judiciaire pour les actes de disposition ; s’abstenir de tout paiement violant la par condicio creditorum.
Droits : proposer un concordat (sauf interdictions de l’art. 376 TRLC) ; maintenir l’administration ordinaire de l’entreprise sous le régime d’intervention ; bénéficier du BEPI si les conditions de bonne foi de l’art. 487 TRLC sont remplies (personnes physiques).
Responsabilité des dirigeants
L’une des conséquences les plus redoutées est la responsabilité personnelle des dirigeants. Cette responsabilité ne s’active pas automatiquement avec la déclaration de la procédure, mais avec la qualification coupable dans la section de qualification.
Les conséquences sont :
- Interdiction de gérer des biens d’autrui et d’exercer le commerce, entre deux et quinze ans
- Perte des créances que le dirigeant pourrait avoir reconnues dans la procédure
- Condamnation à couvrir le déficit concursal, totalement ou partiellement
La troisième conséquence — la couverture du déficit — peut se traduire par des responsabilités personnelles et illimitées de plusieurs millions d’euros.
Alternatives à la procédure collective
La procédure collective n’est ni la seule ni nécessairement la meilleure option. La Ley 16/2022 a considérablement élargi le menu des alternatives :
Preconcurso (art. 583 TRLC)
La communication de l’ouverture de négociations au tribunal suspend pendant trois mois les exécutions singulières et interrompt le délai de demande d’ouverture. C’est le premier pas recommandé dans presque toute situation de difficulté financière.
Plans de restructuration préventive
Pour les entreprises viables avec une dette insoutenable, les plans de restructuration (art. 583 et suivants TRLC, réformés par la Ley 16/2022) permettent de négocier avec les créanciers et d’obtenir l’homologation judiciaire d’un accord pouvant s’imposer à des classes de créanciers dissidents.
Loi de Seconde Chance (personnes physiques)
Pour les personnes physiques — entrepreneurs, travailleurs indépendants et particuliers — avec des dettes dépassant leur capacité de paiement, la seconde chance permet d’obtenir l’exonération des dettes non payées une fois la procédure collective clôturée. Après les arrêts du Tribunal Supremo de 2025 et 2026, le périmètre de l’exonération à l’égard des dettes publiques (AEAT et Sécurité Sociale) a été considérablement élargi.
Coûts et délais indicatifs
| Type de procédure | Délai habituel | Coût approximatif (honoraires juridiques + administrateur) |
|---|---|---|
| Procédure simplifiée sans actif | 4–12 semaines | 2 000–6 000 € |
| Procédure ordinaire PME (< 5M€ de passif) | 18–36 mois | 15 000–60 000 € |
| Procédure ordinaire entreprise moyenne | 2–5 ans | 60 000–200 000 € |
| Grande procédure | 5–10+ ans | Variable (millions d’euros) |
Les délais sont difficiles à estimer avec précision : la saturation des tribunaux de commerce dans les grandes villes — Madrid, Barcelone, Valence — prolonge fréquemment les procédures au-delà des délais théoriques prévus par le TRLC.
Par où commencer ?
Si vous êtes confronté à des signes d’insolvabilité — retards de paiement aux fournisseurs, salaires impayés, exécutions de créanciers, refinancements successifs sans issue visible — le temps est l’actif le plus précieux. La différence entre agir avec trois mois d’anticipation et agir lorsque les créanciers ont déjà initié des exécutions peut être la différence entre un concordat viable et une liquidation.
La première étape n’est pas nécessairement de demander l’ouverture de la procédure : c’est d’analyser la situation avec une équipe spécialisée en droit des entreprises en difficulté pouvant évaluer toutes les options — preconcurso, plan de restructuration, seconde chance ou procédure collective — et concevoir la stratégie la plus adaptée à chaque cas.
Chez BMC, nous disposons d’une équipe menée par des avocats spécialisés en droit des entreprises en difficulté avec une pratique régulière devant les principaux tribunaux de commerce d’Espagne. Si vous avez besoin d’évaluer votre situation sans engagement, vous pouvez contacter notre équipe.
Sources et références normatives :
- Texto Refundido de la Ley Concursal (TRLC) — BOE — Real Decreto Legislativo 1/2020, texte consolidé
- Ley 16/2022 de reforma concursal — BOE — texte consolidé
- Registro Público Concursal — publicidadconcursal.es — publications officielles des procédures déclarées